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L'homme sans talent - Yoshiharu Tsuge

L'homme sans talent - Yoshiharu Tsuge

S’inscrivant dans le genre gekiga, Munō no Hito (que l’on pourrait traduire par L’homme inutile ou L’homme incompétent) est une œuvre dramatique publiée en 1986 par Yoshiharu Tsuge, qui nous a quittés le mois dernier, emportant avec lui une vision du monde aussi poétique que singulière.

Comme un bon gekigaka, Tsuge installe une atmosphère solennelle dès les premiers instants. Le ton est très vite donné avec ce personnage : Sukezô Sukegawa, allongé sous sa cahute, entouré de pierres qu’il tente de vendre, alors que les mêmes se trouvent à ses pieds, accessibles à tous.
L’image d’une entreprise absurde tenue par un homme paresseux est renforcée par les textes qui suivent et nous interpellent avec une discussion dont nous aurions raté le début :


« Pour finir, je suis devenu marchand de pierres. 
Je n'ai rien trouvé de mieux. »

Une fois l’attention captée en à peine une page, on connaîtra par la suite les détails et les nuances qui entourent ce personnage complexe.
On découvrira également son enfant anxieux et asthmatique, et l’on sera pris à témoin des frustrations de sa femme, qui ne croit plus en lui et dont on ne commencera à voir le visage qu’à partir de la page 120.
Je ne pourrais pas vous faire un simple résumé de l’histoire que ce livre raconte, car il ne nous emmène pas d’un point A à un point B comme la plupart des ouvrages. Il part de quelque part, déjà entamé, et nous plonge dans une contemplation passive d’une morosité fataliste qui finit par s’échouer, elle aussi, au milieu de nulle part.
Ce n’est pas une histoire avec un début, un milieu et une fin, c’est une bribe d’histoire divisée en six chapitres ayant pour finalité le partage d’une vision mélancolique de la vie. Un artiste qui se considérait plutôt comme un artisan, et qui ne trouvait ni sens ni valeur dans les choses auxquelles on en accorde habituellement.

Au fond, ce livre résonne comme une extension de son auteur. Yoshiharu Tsuge, qui a aussi dessiné pour Shigeru Mizuki, semble ici livrer bien plus qu’une simple fiction : une posture face au monde. Celle de celui qui voulait mener une vie tranquille, en marge, sans vraiment s’impliquer dans la société, en essayant d’être presque invisible.
Une manière d’« être sans exister », pour reprendre le titre de l’un de ses ouvrages, et qui traverse chaque page de ce récit suspendu.

Ce n’est pas une œuvre que l’on lit pour être diverti, ni même pour être guidé. C’est une œuvre que l’on traverse, que l’on observe, en se reconnaissant parfois dans ce refus silencieux d’adhérer pleinement au monde.

Et peut-être est-ce là toute sa force.

L'homme sans talent - 2018, Atrabile Éditions

Bonne lecture ! 


Éditions : Ego comme x
Année : 2004
Pages : 220
Langue : Français
EAN : 9782910946340
Source : interview Yoshiharu Tsuge